Communauté apostolique Saint-François-Xavier

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Les 20 ans du Centre Emmanuel

 

1989-2009 : le Centre Emmanuel a 20 ans. Un anniversaire qui permet à Sœur Monique Godde de faire le point sur ces deux décennies de service auprès d’une jeunesse qui n’a connu que la guerre, les conflits ethniques et la corruption presque généralisée.

Propos recueillis par Sophie Chegaray

 

Le Centre Emmanuel fête ses vingt ans cette année. Peut-on dire qu’il a atteint une forme de maturité ?
Sœur Monique Godde : en vingt ans, beaucoup de choses ont été mises en place. Il n’empêche que nous sommes toujours restées très attentives : sans cesse nous nous remettons en question sur le sens de nos choix, et nous demandons si ce que nous proposons aux jeunes répond au « vrai service » pour lequel nous avons été appelées. « Discerner la conduite de Dieu sur chaque être et la suivre » : tel est le fondement de la pédagogie de notre fondatrice, Madeleine Daniélou. L’équipe de Base qui anime le Centre applique scrupuleusement ce principe en se réunissant chaque lundi pour construire ensemble la semaine à venir et en gardant toujours en tête ce principe essentiel.
Ainsi au lendemain de la tragédie du 11 septembre 2001, l’Equipe de base, dans un premier réflexe, fut tentée d’orienter la réflexion des jeunes sur la violence. Après une discussion très vive, nous avons abouti au choix inverse et beaucoup plus constructif : celui d’une réflexion sur la non-violence. Un documentaire sur la courageuse Madame Corina Aquino aux Philippines apporta un témoignage inoubliable.
Face à la baisse catastrophique du niveau général en français - pourtant seconde langue nationale - il y a quelques années, nous avons dû en renforcer l’apprentissage : comment en effet un jeune peut-il prétendre s’exprimer dans les autres matières s’il ne maîtrise pas la langue avec laquelle il doit s’exprimer ? Nous avons choisi de remonter à la source des fondamentaux.Monique anime une équipe

Quelle mission précise avez-vous pressenti pour le Centre ?
Mgr Vandame disposait dans son diocèse d’un centre d’accueil des jeunes en perte de vitesse. Lui redonner vie, en s’inspirant de l’esprit même de la communauté Saint-François-Xavier a été le fruit d’une observation de plusieurs mois. Les trois axes de notre mission pédagogique tels que précisés par notre fondatrice - enseigner, éduquer, évangéliser – ont constitué notre socle. L’éducation induit celle de toute la personne, de son intelligence, de son cœur, de son affectivité, de sa volonté. Former l’intelligence pour que chaque jeune soit capable de penser par lui-même, dans un climat d’ouverture sur les autres, le former à la responsabilité et l’engagement : voilà notre mission.
Cependant, avant de mettre en place nos programmes, il fallait écouter les jeunes tchadiens qui fréquentaient l’ancien Centre : leur soif de livres, de documentaires, de temps de prière était débordante. C’est à partir de cette attente que s’est organisée la vie du Centre Emmanuel.

Son nom « Centre  Emmanuel » exprime-t-il clairement sa vocation ?
Le nom d’Emmanuel (« Dieu est avec nous ») est pour nous tous, professeurs, éducateurs, abonnés, la référence ! Ce nom biblique, familier aux Chrétiens, est aussi très bien accepté par les Musulmans. Leur principale incantation n’est-elle pas « Allah-manou » (Dieu avec nous) ? Au Centre Emmanuel, nous accueillons, sans distinction, chrétiens, musulmans et animistes. L’espace de prière des musulmans et la salle de prière des chrétiens sont en face l’un de l’autre, au cœur du centre ! « Peine perdue pour les maçons si le Seigneur ne bâtit pas la maison ». Notre Centre est bâti dans cet esprit d’ouverture et de respect de la religion de l’autre.

Vous dépendez du diocèse de N’Djaména : cet accueil sans ostracisme est-il compris de tous ?
L’Evangile pousse à accueillir chaque enfant de Dieu, sans distinction de confession. Le quartier dans lequel nous sommes installés a changé depuis vingt ans, sa population est devenue plus musulmane. De sorte que nos classes comprennent aujourd’hui un peu plus de musulmans (50 %) que de chrétiens (46 %). Dans un pays aussi divisé par les guerres que le Tchad, c’est une chance de pouvoir réunir une jeunesse prête à entendre les messages de respect d’autrui et de tolérance. Venu en 2006 visiter le Centre, Mgr Ngateri, le nouvel évêque de N’Djaména, a fait ce constat encourageant : « vous leur apprenez à vivre ensemble. Il n’y a pas de meilleure éducation que cela, vous allez changer les mentalités ».

Garçons et filles sont accueillis sans distinction. Est-ce une règle bien acceptée par la population tchadienne ?
Depuis longtemps, les parents de nos élèves ont compris l’urgence de l’éducation pour les filles. Les écoles du Tchad sont, en grande partie, mixtes. Il n’en demeure pas moins que les filles sont deux fois moins nombreuses que les garçons parce qu’elles sont assujetties à de nombreuses tâches ménagères avant et après l’école.

La Mixité progresse
« Pour le stage d’été 2009, nous avons enregistré en cinquième l’inscription de 18 filles et 17 garçons. Dans le cahier d’appel, chaque nom de fille était suivi d’un nom de garçon. Qui plus est, l’un était musulman, l’autre protestant, le ou la troisième catholique…. A la première heure de Conseil, très émue, je leur a dit : « Voilà le Tchad de demain ! » Ils m’ont regardée, se sont regardés en silence, se sont souri et ont applaudi à tout rompre ! Spontanément, un jeune a entonné l’hymne national, « La Tchadienne » et toute la classe debout a suivi !
Preuve, s’il en faut, que les jeunes Tchadiens aiment leur pays et veulent son unité.

Comment est organisé le Centre Emmanuel dans son fonctionnement quotidien ?
Il me faut rappeler que ce n’est pas un établissement scolaire. Le Centre se situe en amont et en aval de l’école : c’est un lieu de soutien scolaire, de formation éducative et de proposition de la foi. Le soutien scolaire est assuré dans toutes les disciplines, de la sixième à la Terminale. La bibliothèque, riche de 12.000 ouvrages, permet aux jeunes (qui n’ont même pas de livres scolaires dans les lycées et collèges publics) de trouver toute la documentation qui leur manque à l’école et de s’initier au plaisir de la lecture, inaccessible autrement. La salle de projection nous permet d’organiser trois séances par semaine : films et conférences sont toujours suivis d’un débat. Les problèmes de vie, sujets si tabous en Afrique, sont eux aussi débattus par classes d’âge et en groupes. Les jeunes savent que nous sommes toujours à l’écoute de leurs questionnements personnels et qu’ils peuvent nous demander, dès qu’ils le souhaitent, un entretien en tête à tête. Enfin, chaque semaine, « l’Heure de Dieu » est ouverte aux protestants et catholiques.

Equipe de baseComment est articulé l’encadrement des jeunes ?
Le Centre est piloté par son Equipe de Base dont certains membres sont là depuis 16 ou 18 ans. Elle se compose de 11 salariés, tous sont investis de la mission d’éducateurs. Ce sont presque tous des Tchadiens : c’est une préoccupation majeure pour nous qu’un maximum de Tchadiens œuvre au Centre.Nous bénéficions également de l’aide de jeunes volontaires d’Education et de coopérants DCC qui sont plus spécialement en charge des cours de français.

Le Centre fonctionne également avec de nombreux bénévoles : est-ce par manque de moyens ou par philosophie ?
Ce mode de fonctionnement procède d’une volonté profonde d’inciter les anciens abonnés du Centre à donner un peu de leur temps et de leur savoir après en avoir eux-mêmes bénéficié, quand ils étaient enfants. Dans cet esprit de service, nous demandons aux « aînés » une demi-journée de soutien scolaire par semaine. Ainsi mettent-ils en pratique ce très beau précepte traduit de leur langue : « Rendre à mes cadets ce que le Centre m’a donné. » Des épouses d’expatriés nous apportent également une aide précieuse en étoffant les cours de soutien. « Servir pour bâtir ensemble notre pays » : la devise se s’applique pas qu’aux aînés. Dès la sixième, les jeunes sont invités à aider à la bibliothèque, en salle de projections, au nettoyage du Centre etc.

Aujourd’hui, à quelles difficultés principales la jeunesse tchadienne est-elle confrontée ?
L’image que lui renvoie la société est désastreuse : la corruption, le copinage, les passe-droits mettent en poste des gens incapables, alors même que les débouchés sont rarissimes. Les diplômes s’achètent, les bourses sont attribuées de façon discrétionnaire. Il faut que le jeune soit très solide moralement pour ne pas céder à ce système, pour ne pas tout attendre du parent « bien placé ».
A nous, éducateurs, d’aider les parents à prendre conscience de l’anomalie de ce système, à nous d’aider les jeunes à dire « Non » à la tricherie et aux passe-droits.

Comment pouvez-vous encourager le mérite et les vertus du travail ?
C’est précisément pour encourager les élèves travailleurs que nous avons créé le groupe « Elite» qui, depuis 5 ans, suit, stimule et récompense les jeunes respectueux, serviables et travailleurs.

Le Centre se veut aussi ouvert que possible aux parents. Que leur proposez-vous ?
Là aussi, nous avons choisi de remonter le courant… En Afrique, les parents ont tendance à vous « confier leur petit » sans réserve. « A vous de jouer ! » semblent-ils nous dire. Alors que les familles sont tellement démunies, depuis trois ans, toutes détiennent un téléphone portable. C’est une grande aide pour joindre les parents lorsqu’on a besoin de travailler avec eux…
En septembre, la moitié des parents d’élèves assiste à la réunion de rentrée. Nous les invitons à nouveau en février : à cette occasion, les élèves sélectionnés dans le groupe Elite sont officiellement nommés. C’est une grande fierté pour les parents qui reçoivent des mains d’un animateur le bulletin d’appréciations de leur enfant. Enfin, en juillet, les parents sont conviés à la fête de fin d’année : encore un moment de rencontre très apprécié, très joyeux, plein de surprises, relayé par de nombreux chants... Les jeunes du groupe Elite sont alors récompensés et reçoivent un livre ou un dictionnaire.

L’association C.E.N.T pour Mille a été créée pour vous apporter le soutien financier dont vous avez besoin…
Laissez-moi dire Merci à C.E.N.T pour Mille. Sa contribution est absolument vitale. Sans son aide, le Centre ne pourrait pas tourner. C’est une très grande sécurité de l’avoir à nos côtés et de pouvoir recevoir, chaque mois, notre budget de fonctionnement qui permet de rémunérer nos 11 salariés. L’Evêché, lui-même très pauvre, ne pourrait pas assumer une telle charge financière. Je sais que si un coup dur nous arrivait, C.E.N.T. pour Mille serait aussitôt là à nos côtés. Pour soutenir l'association C.E.N.T pour Mille...

Chaque année, vous consacrez une bonne partie de votre séjour de repos en France à rencontrer ceux et celles qui vous aident.
En plus de l’association C.E.N.T. pour Mille que j’associe étroitement à mon activité, je tiens à aller remercier tous les groupes de jeunes qui font une campagne de Carême au profit du Centre. Je leur raconte les mille faits de notre vie quotidienne au Tchad, afin de rendre plus concret leur geste de partage.
Je tiens également à rencontrer les parents des coopérants qui ont choisi de donner un ou deux ans de leur vie au service des jeunes Tchadiens. C’est pour moi l’occasion d’échanges très vrais, et de retrouvailles émouvantes avec la France.

Quelles sont, au cœur de l’Afrique, vos plus grandes souffrances et vos plus grandes joies ?
Le plus rude a été d’arriver dans un pays si peu développé alors que les richesses en hommes et biens ne manquaient pas. Entendre chaque jour à la radio internationale les récits des conflits en Afrique est une grande souffrance.
Depuis un an cependant, le Gouvernement fait des efforts considérables de développement à N’Djaména : bâtiments, routes, aménagement de l’eau et de l’électricité… L’avenue qui longe le Centre Emmanuel vient d’être goudronnée ; de majestueux pylônes électriques se dressent tout au long ! La télévision, jour après jour, se charge de nous faire l’inventaire de ces constructions !
Mais les plus grandes joies qui nous sont offertes surviennent lorsqu’un ancien vient se proposer pour servir ses cadets ou que les Sixièmes, un mois après la rentrée, vous demandent : « Nous aussi, on pourra servir un jour ? » Alors, on ne peut que sourire à l’avenir.

Le parcours de Sœur Monique :
Elève à Sainte-Marie de Passy, tenue par la communauté SFX, lors d’une récollection en classe de 4e, tandis que le prêtre racontait l’appel des apôtres par Notre-Seigneur, Monique a ressenti cet appel. Quelques années plus tard, après son diplôme d’Etat d’infirmière, se trouvant au chevet d’un malade, elle a senti la confirmation de cet appel.
« A Sainte-Marie de Passy, nous étions invitées à « servir », à nous occuper, pendant les week-ends et un mois l’été, d’enfants de milieux très défavorisés. Temps de grande joie, inoubliable, pour moi ».
Par la suite, Monique a eu « la chance » de participer à un voyage d’étude en Côte d’Ivoire. Une fois entrée dans la communauté S.F.X elle a été envoyée pendant 17 ans à Abidjan comme éducatrice, dans le grand lycée Sainte-Marie. « Dès le départ, j’ai travaillé avec des éducatrices ivoiriennes. Elles m’expliquaient les réactions des élèves et des parents selon leurs coutumes. C’était très instructif. Les élèves étaient aussi bien chrétiennes que musulmanes : une grande « ouverture » du cœur. Elle m’a permis de ne pas me sentir étrangère en arrivant au Tchad ».

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